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Fléau
Dans les sociétés occidentales, et malgré l’émergence récente du sida, le cancer est la maladie qui suscite le plus de hantises et d’effrois. Toutes les enquêtes d’opinion en témoignent : le cancer est perçu comme l’une des principales menaces pesant sur la vie des individus ; son image est associée à la « mauvaise mort », la mort inéluctable et annoncée par la dégradation et la souffrance. Il est aussi perçu comme un produit de la civilisation moderne, apparu avec elle et dû à ses désordres. Cette maladie connue et redoutée depuis l’Antiquité a toujours inspiré des sentiments d’horreur mais elle a longtemps été une maladie rare, sans dimension sociale. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que des voix s’élèvent et mettent en avant la nécessité de lutter contre le « péril cancéreux ». Associant le grand nombre à l’horreur, un nouveau discours fait alors du cancer un « fléau » qui met en danger, comme la tuberculose et la syphilis, l’équilibre de la société. Des ligues anticancéreuses apparaissent un peu partout en Europe et aux États Unis. Dans les années 1920, des politiques de lutte contre le cancer sont mises en œuvre, souvent avec l’aide des gouvernements. Dès 1925, le cancer fait partie des fléaux sociaux pris en compte par la Société des Nations. La naissance de préoccupations sociales relatives au cancer s’explique par plusieurs éléments. La démographie des pays occidentaux a évolué dans la deuxième moitié du XIXe siècle : l’augmentation importante de l’espérance de vie moyenne induit un autre regard sur une maladie qui touche surtout des adultes après 50 ans. Le cancer devient un objet d’étude scientifique majeur en tant que désordre de la cellule à un moment où la biologie cellulaire est en pleine expansion. Les progrès de la chirurgie et l’invention de la radiothérapie donnent les premiers résultats tangibles. L’intérêt des médecins pour cette maladie, jusque-là incurable, s’en trouve renouvelé. Les tumeurs malignes commencent à constituer pour eux un enjeu socioprofessionnel important. Mais la lutte contre le cancer fait appel à des techniques dont le coût financier est sans commune mesure avec ce que l’on connaissait jusque-là. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le cancer n’est encore qu’un outsider parmi les grands fléaux. Son incidence sur la mortalité reste loin derrière celle de la tuberculose ou de la syphilis. Pour obtenir l’intervention des pouvoirs publics, les promoteurs de la lutte anticancéreuse doivent convaincre l’opinion de la réalité du danger (on affichera systématiquement le nombre annuel de morts) et faire valoir sa spécificité. Leur propagande va le présenter comme une maladie en pleine expansion, contrastant avec les maladies infectieuses en déclin ; c’est aussi une affection qui pose à la science des questions cruciales pour le progrès de l’humanité. D’où un message jouant à la fois sur la dangerosité extrême du cancer et sur les avancées qu’il est susceptible de faire faire à la médecine. Sur ce message double et contradictoire, vont se structurer les représentations « du fléau des temps modernes » qui domine notre imaginaire social.
Patrice Pinell., 16/5/2002 mise à jour le : 14/12/2005
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